• La petite fille qui ne parlait pas

    Parfois, quand j'y réfléchis, je me dis qu'au vu des bagages que je traîne, je ne m'en suis pas trop mal sortie.

    Les gens me trouvent souvent "normale", parfois hautaine ou distante, la plupart du temps souriante et sympathique. Il paraît que physiquement, je me défends, et sur le plan social et professionnel, je n'ai pas à me plaindre. Ils ignorent cependant que je me considère comme une grande handicapée sociale.

    Je vous avais un peu parlé ici de la petite démarche autonome que j'avais entreprise, celle de guérir, tant que faire se peut, l'enfant qui est en moi. De ce côté, je pense qu'il y aurait matière à thérapie, mais faute de temps, de budget, et faute de courage de sauter le pas, j'essaie déjà de m'"auto-analyser", d'une certaine manière, dans une démarche réflexive et par le biais de lectures dédiées.

    Handicapée sociale, disais-je... Car oui, je me sens amputée de certaines capacités à interagir normalement avec les gens. J'ai une tendance aiguë au repli sur moi-même, une grosse difficulté à exprimer mes émotions, mes besoins affectifs, autrement que par l'écrit. J'ai une sacrée intolérance aux conflits, aussi, aux tensions, aux gens qui haussent vite le ton. Je manque énormément de confiance en moi, ce qui va de pair avec une espèce de syndrome de l'usurpateur : je pense souvent que les gens me surestiment et qu'il découvriront tôt ou tard le pot aux roses. J'ai également beaucoup de mal à réagir à chaud face à une masse d'informations : j'ai peu de questions après une explication médicale, une conférence ou un cours. J'en ai dix mille qui surgissent la nuit suivante, une fois que mon cerveau s'est repassé le film cinq ou six fois.

    Tout cela n'est pas apparu comme cela, du jour au lendemain. Toute ces banalités, ressenties par beaucoup de gens, je les ressens comme de gros obstacles dans ma vie sociale et professionnelle.

    Ce handicap, je le porte en moi depuis ma petite enfance.

    La petite fille très timide, qui ne parle pas à l'école, qui a peu d'amis, qui est concentrée sur ses devoirs mais qui a un sale caractère à la maison, c'est moi.

    Une vraie photo de moi en petite section. Photo qui fend le cœur de mon chéri quand il la regarde, tant il trouve que j'ai l'air malheureuse.

    Cette petite fille a priori normale et juste un peu réservée n'a pas émis un son dans l'enceinte de l'école de la petite section au CE1 (ou CE2, mes souvenirs ne sont plus très précis). A la visite médicale, on ne m'a jamais rien décelé d'anormal que ma timidité. 5 ans. 5 ans d'école sans émettre le moindre son. Avec le recul, ça me paraît juste impensable que personne ne s'en soit inquiété.

    Tout a commencé en petite section. Une dame de l'école qui apparemment me taquinait beaucoup (et de façon un peu lourdingue) sur le fait que j'étais timide et que je restais dans les jupes de ma mère. C'est l'élément déclencheur, dans le discours de mes parents. Cette période coïncide avec la naissance de ma petite sœur, l'arrivée chez une nouvelle nounou, une cousine de ma maman. Difficile aujourd'hui de démêler les vrais souvenirs des discours rapportés.

    Moi, je crois que j'avais l'impression d'être dans une énorme bulle. D'avoir toujours le cafard. Je me rappelle une certaine Perrine qui m'a pincée à l'école. Et puis Sébastien D. et Fabien C. qui me jetaient des cailloux à la récré. Mélanie D. avec sa doudoune à fleurs, qui était la seule à jouer avec moi en grande section. Madame T. qui, chez les moyens, m'a secouée parce que je ne répondais pas à sa question - aveu du siècle, je n'en avais jamais parlé à personne. Mme C., à qui je chuchotais les réponses à l'oreille. Le CP n'a rien arrangé : j'ai peut-être récité une ou deux poésies à voix basse, y étant obligée, j'ai sans doute lu oralement des paragraphes du livre de lecture, mais à chaque fois, les sons que j'émettais étaient la transcription orale d'un texte écrit par un autre, et peu audibles à plus d'un mètre de distance. Je n'ai pas le souvenir d'avoir ouvert la bouche pour donner une réponse devant la classe ni pour raconter quoi que ce soit avec mes propres mots.

    Je me rappelle aussi ce coup de fil un jour où ma mère était malade. Le téléphone sonne dans le couloir, je décroche et dis "Allô?", et là, j'entends que c'est Annie (ma nounou évoquée plus haut) ou son mari. Je me revois lâcher le téléphone et courir un sprint jusqu’au fauteuil du salon, avec une énorme montée de stress, parce qu'ils avaient entendu ma voix au téléphone. Je n'arrivais pas à accepter qu'ils m'aient entendu parler, parce que je n'avais pas eu le contrôle de la situation, j'étais vexée, honteuse, déstabilisée, angoissée...

    Je crois pouvoir dire que ces années de silence à l'école et chez Annie,  m'ont rendue malheureuse. Ma mère et ma grand-mère ont passé des heures à me prendre entre quatre'z'yeux pour me demander pourquoi je ne parlais pas à l'école. Comme si je savais pourquoi ! Dans ces situations sociales particulières, le son ne sortait pas, c'était comme cela, j'avais l'impression de ne pas le contrôler vraiment, c'est comme si je n'avais pas eu de cordes vocales dans ces moments-là, j'aurais juste voulu être transparente, assister à tout ce spectacle du monde sans que personne ne me remarque.

    Ce trouble est un vrai trouble psychologique, il s'agit du mutisme sélectif. Mais ça, je ne l'ai découvert qu'il y a un an, au hasard d'un article sur le web. Avant, j'ignorais totalement si c'était répandu, si ça avait un nom...

    Comme personne ne m'a jamais fait consulter, et que ça s'est résolu un jour où ma mère, excédée, m'a hurlé dessus et m'a menacée, furieuse, d'aller chez un spécialiste, j'ai appris à me débrouiller toute seule avec ce vécu.

    Longtemps, et peut-être encore aujourd'hui, j'en ai eu terriblement honte. Je n'avais qu'une hantise, c'est que le jour de mon mariage, quelqu'un prenne le micro et évoque cette petite Sophie qui ne parlait pas. Malgré tout, je sais aujourd'hui que si j'ai une excellente mémoire, si j'ai eu des facilités scolaires, c'est sans doute en partie grâce à ce trouble. Pendant les années où se posent les bases scolaires de la lecture, des mathématiques, de la logique, j'étais dans une espèce de bulle d'hyper-concentration, j'observais tout, j'intériorisais tout ce qui se déployait sous mes yeux.

    Ainsi, je me souviens qu'en petite section, un certain Grégory avait son frère handicapé dans la même classe que nous, et je l'observais pendant les comptines. En grande section, nous inventions une histoire avec une princesse qui s'appelait Aurore. Noémie, une fille de ma classe, m'avait donné une image avec un n° 5 écrit derrière, c'était le numéro de son appartement. En CP, je donnais la main à Maxime L. pour aller en récré, nous sortions premiers car nous étions les plus sages, il avait de l'eczéma sur les mains et de l'asthme. Je me souviens de tous les déguisements que j'ai portés au carnaval de la maternelle au CM2, des activités que nous avions faites dans le jardin de Marion ma voisine, pour son anniversaire et de tout un tas d'autres choses qui sont archivées dans ma tête et accessibles en un instant. J'ai une mémoire essentiellement visuelle, j'ai toujours réactivé l'image de mes cahiers ou du tableau quand il fallait répondre aux questions d'un contrôle, en classe.

    Étrangement, si je me trouve assez handicapée sur le plan relationnel, j'ai également une hyper-adaptabilité à ce qu'on attend de moi. Quand on me demande un travail, il est rarissime que je sois à côté de la plaque.

    C'est un don assez étrange, que je dois à une période très longue et difficile.

    Dans les articles que j'ai pu lire sur le mutisme sélectif, j'ai trouvé quelques réponses à mes questions sur les origines de ce trouble. Je n'ai aucun souvenir de traumatisme dans ma petite enfance, je pense qu'il n'y a rien à trouver de ce côté là. En revanche, il semblerait qu'une mère hyper-protectrice, insatisfaite par son couple, un père discret voire transparent , et une hyper-timidité familiale, soient des éléments récurrents dans l'environnement des mutiques sélectifs. En plein dans le mille me concernant.

    Voilà, j'ai fini cet article fleuve, il pourrait bien sûr être dix fois plus long tellement j'aurais à dire sur le sujet. Pourquoi ai-je écrit ce pavé, me direz-vous ? A quoi bon raconter ma vie à des tas de gens qui s'en fichent ? Eh bien je me dis que quelque part, il y a sans doute des parents qui ont des enfants qui souffrent du même trouble, et que ça les aidera peu-être à comprendre.

    Je voudrais leur dire aussi que ça n'empêche pas de devenir un adulte heureux. J'ai des amis, j'ai eu des amoureux et j'ai désormais un mari, des enfants, un métier. Je bosse même dans la communication, sacré pied de nez, vous ne trouvez pas ?

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  • Commentaires

    1
    Lundi 6 Avril 2015 à 09:55

    j'ai déjà eu une élève qui souffrait de mutisme sélectif: une fois les portes du collège passées, elle devenait une vraie pipelette! Nous ne pouvions pas l'évaluer à l'oral, évidemment...je ne sais pas ce qu'elle est devenue...

    en tous cas, c'est un beau travail sur toi-même!

    2
    Lundi 6 Avril 2015 à 10:48
    Dreshou
    Merci pour ce témoignage. Effectivement je pense que c'est important de parler de ce genre de trouble afin qu'il soit mieux déceler et peut-être mieux traité et que les enfants en soufrant ne vise pas ce malaise de plusieurs années que tu as vécu.
    Personnellement, moi non plus je n'aime pas les gens qui haussent le ton rapidement, je ne vois pas en quoi le fait de s'énerver et de crier peuvent résoudre les problèmes... Finalement, le fait de travailler dans la communication te permet peut être d'expier la manière dont tu as été traité parce que tu n'étais pas comme tout le monde, et de mieux comprendre ce qu'on besoin d'entendre les gens !
    3
    Mardi 7 Avril 2015 à 10:08

    Merci pour ces petits mots !

     

    4
    Mardi 7 Avril 2015 à 12:57
    MissBrownie

    Je me reconnais beaucoup dans ton texte, bien que je n'ai jamais vraiment souffert de mutisme sélectif. Néanmoins, je ne participais pas ou presque pas en classe, même au collège.

    Comme toi, j'ai une mémoire visuelle et comme toi, je visualise dans ma tête les images de cahiers stockés pour y trouver la réponse :)

    Longtemps j'étais la fille qui écoute les autres parler mais qui ne dit mot tant qu'elle ne se sent pas en total confiance. Et dès que je parlais, je devenais rouge tomate. Je ne parle pas fort donc bien souvent on n'entend pas quand je dis bonjour.

    Après 8 ans de blog et plusieurs opérations commerciales à Paris, au milieu de filles très très à l'aise socialement, j'ai appris à ne plus avoir peur. Parfois je me surprends maintenant à meubler la conversation quand personne ne parle, comme si c'était mon devoir, alors qu'avant j'en étais incapable.

    La fille d'une amie souffre aussi de mutisme sélectif mais contrairement à toi, ça ne s'est pas débloqué sous la pression des parents. Chaque situation est différente je pense.

    5
    Mardi 7 Avril 2015 à 13:40

    @ Missbrownie : Je suis un peu comme toi aujourd'hui encore, je ne serai jamais la grande exubérante d'un groupe ;)

    J'espère que le souci va se résoudre rapidement pour la fille de tes amis. Le tout est qu'elle soit entourée, et pas (trop) stigmatisée.

    6
    Jazz
    Jeudi 9 Avril 2015 à 15:46

    Merci pour ton témoignage. notre fils de 8 ans souffre de mutisme sélectif - il ne parle quasiment pas à l'école ou dès qu'il se trouve autour de personnes avec qui il n'est pas entièrement à l'aise. Je me sens un peu désespérée de trouver de l'aide - les psychologues qu'on a vu semblent n'avoir aucune idée quoi faire avec lui - et je m'inquiète beaucoup pour son futur. De savoir que des personnes ont surmonté ça nous donne un peu d'espoir!

    7
    Vendredi 10 Avril 2015 à 09:51

    @Jazz : Il faut du temps, mais c'est surmontable. Je vous fais un petit mail très bientôt pour discuter de cela avec vous

    8
    Marie
    Mardi 22 Décembre 2015 à 16:15

    Bonjour, Moi aussi j'ai fait du mutisme et je me reconnais dans TOUT ce que vous dites. J'ai compris énormément de choses sur les origines du mutisme sélectif et j'ai écrit un article ici : http://reflechir-puis-agir.over-blog.com/2015/11/origines-du-mutisme-selectif-quand-un-enfant-ne-parle-pas.html

    bon courage à tous

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