• Les petits vieux

    C'est un bibelot kitsch plein de poussière. Il a traîné dans un placard pendant plus de deux ans, encore emballé dans du papier cadeau transparent, avec un morceau de bolduc jaune noué à la va-vite. Il est plutôt mal peint, d'ailleurs, la peinture au dos est en partie abîmée, sans doute à cause d'une étiquette un peu trop bien collée et enlevée depuis.

    Les petits vieux

    Ce bibelot, c'est Mémé Thérèse qui l'a donné à ma belle-mère. "Tu le donneras à Manu et Sophie pour Joshua". Je vois encore le sourire de ma belle-maman quand, un dimanche, dans sa salle-à-manger, elle m'a tendu ces deux petits vieux. Je me souviens de mon sourire aussi, un peu moqueur, me demandant ce qu'on allait bien pouvoir faire de ce nid à poussière, sourire pourtant un peu attendri aussi. Attendri parce que ce bibelot ressemble à une autre bricole qui traîne chez mes parents.

    Un banc en faïence où sont assis un grand-père et une petite fille, fabriquant un nichoir à oiseaux. Ces deux personnages, je les admirais quand j'allais chez Mémère Lou, mon arrière grand-mère. Je m'inventais des histoires, dans ma tête, quand nous allions chez elle le samedi après-midi. Elle habitait une toute petite maison. Un petit salon avec un canapé en sky, un guéridon, un buffet où était soigneusement disposé un service à thé ramené d'Algérie. Une salle à manger très sombre, où la table et le vaisselier prenaient beaucoup de place, alors que sur le rebord de l'ancienne cheminée s’agglutinaient les babioles, et ce mineur en métal qui était en fait un briquet. Une petite cuisine dont j'ai gardé le souvenir de l'odeur. La grosse cuisinière blanche où nous faisions des crêpes, avec son four où nous réchauffions la flamiche avant de la fourrer de cassonade. La télé, à côté de la porte, devant laquelle nous nous installions, avec les cousins, après le goûter, pour regarder "Sur un air d'accordéon". Les couples dansaient, nous votions, passionnés, pour la dame qui avait la plus belle robe.

    Les deux petits vieux de Mémé Thérèse, je les ai gardés, quand même. Ils n'ont même pas été relégués au grenier. 

    Parce que Pépé Edouard et Mémé Thérèse, les grands parents de monsieur mon chéri, étaient de ces adorables vieilles gens qui râlent un peu, mais qui s'aiment tendrement, même après 60 ans de mariage. Edouard était une sorte de Monsieur Frédériksen, question physique et caractère, je pense d'ailleurs à lui chaque fois que je vois le DVD (cf. Là-haut, Disney). Ils ont vécu dans leur maison jusqu'à ce que ce ne soit plus vraiment raisonnable. Puis ils ont emménagé en maison de retraite. Nous allions souvent les voir. Je les aimais tendrement aussi je crois, comme ma vieille mémère décédée quelques temps plus tôt. Et puis Edouard est tombé malade, j'ai appris que j'étais enceinte, il est décédé une dizaine de jours plus tard, je crois que nous l'avons annoncé à Thérèse dans la foulée, et ces deux histoires d'attente et de départ se sont mêlées dans nos cœurs. J'ai évidemment pensé à ce dicton qui dit "un décès, une naissance", et je me suis dit qu'il y aurait peut-être quelque chose d'Edouard dans Joshua.

    Nous avons emmené une seule fois Joshua à la maison de retraite. Il avait un mois. Nous avons photographié cet instant. Ce fut la seule fois où Thérèse vit son arrière-petit-fils, parce que bébé prématuré et maison de retraite pleine de personnes âgées malades au début de l'hiver ne font pas bon ménage. Mais nous y allions sans lui et lui parlions de ce petit être qui avait chamboulé nos vies. Thérèse a suivi Edouard de peu et s'en est allée alors que Joshua avait 7 mois.

    Aujourd'hui, j'ai enfin sorti ces deux petits vieux de leur emballage cadeau. Je les ai montrés à Joshua.

    "Oh, elle fait quoi la mémé ? Elle lit un livre ?,  m'a-t-il demandé.

    - Oui, c'est une mémé et un pépé. C'est un cadeau que Mémé Thérèse a donné pour toi quand elle était à la maison de retraite.

    - Elle est où Mémé Thérèse ?

    - Elle est au ciel.

    - Elle est morte ?

    -... Oui, elle est morte.

    - Elle pleure ?

    - Non, elle s'est endormie, elle n'a pas pleuré."

    Souvent, mon petit grand de deux ans et demi me surprend par sa compréhension du monde. (Merci le Roi Lion de m'avoir permis d'expliquer la mort, même si sur le coup, c'était un peu hard, Mufasa qui tombe dans le ravin).

    C'est un bibelot kitsch, plein de poussière. Et pourtant, ce bibelot, c'est Mémé Thérèse. Je pense à elle et à Edouard chaque fois que je pose les yeux sur ces deux petits vieux. Alors c'est décidé, je les garde. 

    Je me demande seulement désormais si je les laisse tels quels, ou si je les modernise, si je les peins d'une seule couleur - j'ai une bombe de peinture chromée qui attend sagement dans une armoire - pour les faire entrer naturellement dans la décoration des chambres ou du salon. Je n'arrive pas à me décider. 

    C'est un bibelot kitsch, plein de poussière, qui ne se vendrait pas un euro sur un vide-grenier. Et pourtant, je n'arrive pas encore à le relooker, comme si Thérèse et Edouard allaient disparaître avec les maquillages peints à la main de ces deux petits vieux...

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 2 Avril 2015 à 15:58
    Justine

    C'est un magnifique texte. Il m'a chamboulée...

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