• Marie-Thérèse

    Le traumatisme originel

    Marie-Thérèse

     

     

    Ma mère...

    Quand on me demande de parler de ma mère, quand je la décris, le principal trait de caractère qui me vient à l'esprit la concernant est l'angoisse. J'ai longtemps été énervée contre elle quand, à l'annonce d'un quelconque événement, elle imaginait d'abord le pire avant de se réjouir.

    Ma mère entend parler d'un accident de voiture à la radio, elle ne peut pas s'empêcher de penser que c'est peut-être moi qui suis morte. Quand je lui ai annoncé ma seconde grossesse, elle ne m'a pas félicitée, elle n'a pas exprimé sa joie, elle s'est tout de suite inquiétée du fait que nous venions d'annoncer un déménagement futur, et que sa date coïnciderait avec la fin de ma grossesse. Quand je préparais mon mariage et que je projetais de fabriquer ma robe en modifiant une robe ancienne, je lisais chaque jour le stress sur son visage quand elle me demandait : « Tu crois que tu vas y arriver ? »

    Ma mère est comme cela. Je ne peux rien y faire, c'est sa façon de réagir face aux événements. Elle a peur qu'il nous arrive quelque chose en permanence, elle a peur que les enfants tombent quand ils font l'acrobate, elle a peur de demander un renseignement à la vendeuse dans un magasin, elle a peur du regard des autres, peur d'avoir l'air bête, peur de se tromper, peur de regretter, elle a peur. Et moi, souvent, je lui en voulais. Je lui en voulais d'avoir peur de tout, tout le temps.

     

    Une histoire de filles

    Pendant ma seconde grossesse, j'ai discuté avec une psychologue de mon vécu lors de la naissance prématurée de mon premier bébé, du traumatisme qu'ont représenté pour moi la séparation dès sa venue au monde et son hospitalisation. Au fil des séances, nous en sommes venues à discuter de ma famille, de mon rapport à mes parents, notamment à ma mère, de mon enfance, de la façon dont j'ai été élevée. Ce travail a déclenché un véritable tsunami émotionnel en moi, mais il m'a beaucoup fait avancer. Reparler du mutisme sélectif dont j'ai souffert de mon entrée à l'école jusqu'à mes 7 ou 8 ans (je l'aborderai ici un jour) m'a gênée, mais j'ai compris que les angoisses de ma mère sont sans doute entrées en jeu dans cette première grande séparation, alors que, déjà un peu timide, je découvrais l'école, je changeais de nounou et j'accueillais une première petite sœur au sein du cocon familial. J'ai aussi pu verbaliser ce que je savais inconsciemment, ma mère nous avait beaucoup culpabilisées mes sœurs et moi, au fil de notre enfance et de notre adolescence.

    Et puis, les entretiens avec cette psychologue m'ont fait remonter les générations. S'est alors expliquée ma joie lorsque j'ai su que mon premier enfant était un garçon. En effet, je suis issue d'une fratrie de trois sœurs. Ma mère quant à elle n'a qu'une seule sœur. Ma grand-mère et ses filles ont une relation plutôt fusionnelle. D'ailleurs, des voisins de ma mère lorsqu'elle était jeune parlaient de « Madame F. et ses filles », presque comme d'une seule entité. Ma mère et ma tante ont été élevées dans le même contexte de peur. Ma mamie avait peur de beaucoup de choses, et d'ailleurs, du haut de ses 81 ans, elles se demande encore souvent ce que les gens vont penser, elle n'ose pas faire ci ou ça. Ma mère a ainsi reproduit cette crainte maternelle envers ses filles, sans le vouloir. Elle a aussi fait peser, sans s'en rendre compte, le poids de cette relation fusionnelle avec sa propre mère sur mes sœurs et moi : nous sentions bien qu'elle voulait reproduire cette relation idéalisée où les filles appellent leur mère tous les jours, où elles lui disent tout. Attendre un garçon représentait pour moi la rupture. Je sortais de ce cercle vicieux. En ayant un garçon, je repartais sur de nouvelles bases, je sortais de cette histoire de filles. J'écrivais mon histoire à moi, j'étais libérée de ce qui m'avait beaucoup pesé dans ma jeunesse.

    Ma seconde grossesse est arrivée à son terme, la naissance s'est bien passée, avoir une fille ne me posait pas de problème, je me sentais délivrée de mon histoire familiale. Bref, je n'ai pas poursuivi les rendez-vous avec la psychologue.

     

    Oui mais...

    Pendant des semaines, ma relation à ma mère, la question de la culpabilisation que j'avais subie, ses angoisses permanentes me revenaient sans cesse en tête. Une histoire un peu compliquée impliquant ma mère est venue renforcer ce malaise. Il fallait que je prenne le taureau par les cornes. Je savais que pour me construire en tant que maman, régler les conflits mêmes implicites avec ma mère étaient nécessaire. J'ai donc entrepris de prendre soin de l'enfant qui était en moi, de guérir mes blessures passées pour aller mieux dans ma relation à mes enfants.

    Tout ce cheminement a abouti à une espèce de « confrontation » où ma mère et moi avons mis cartes sur table. Sans trop nous énerver, nous avons énoncé nos reproches mutuels, puis nous avons discuté. J'ai notamment questionné ma mère sur sa relation à sa propre mère. Elle m'a elle même dit que ma mamie avait toujours eu peur de tout, qu'elle avait été élevée comme cela. « Tu comprends, mamie aussi a été élevée comme ça. Mémère (mon arrière grand-mère donc) ne s'est jamais remise de la mort de Marie-Thérèse, après cela elle a toujours été triste, et elle avait tout le temps peur qu'il arrive quelque chose. »

     

    Marie-Thérèse, la clé de voûte

    Comment suis-je passée à côté de cela ? C'était comme le nez au milieu de la figure. Depuis que je suis petite, on me raconte l'histoire de Marie-Thérèse.

    Marie-Thérèse était la sœur aînée de ma mamie. Une petite fille assez frêle et au regard souvent triste sur le peu de photos qu''il reste d'elle enfant. Alors qu'elle avait sept ou huit ans (ma mamie était encore bébé), Marie-Thérèse est partie en vacances à la mer avec un oncle et une tante. Au beau milieu du séjour, l'oncle en question vint frapper à la porte de mes arrières-grands-parents, un soir : Marie-Thérèse était morte. Elle avait eu subitement une forte fièvre et y avait succombé. Le médecin diagnostiquera une fièvre scarlatine non détectée : Marie-Thérèse avait pris froid, les boutons n'étaient pas sortis, et elle avait alors été foudroyée par la maladie. On me raconte souvent qu'à partir de ce jour, mon arrière grand-mère, Alyse, n'a plus jamais souri, et que le choc fut tel qu'elle perdit une grande partie de son audition. Ma mamie, alors bébé, fut élevée dans l'ombre du fantôme de Marie-Thérèse, dans la peur qu'il arrive quelque chose.

    Je me rappelle les après-midis de mon enfance où mamie ressortait les vieilles photos. Chaque fois, nous retombions sur la dernière photo de Marie-Thérèse, prise par ses oncle et tante à la mer, juste avant sa mort. Je revois ce cliché en noir et blanc sur lequel se tient une petite fille au visage triste, aux cheveux courts, aux jambes maigres, aux genoux saillants...

    Cette petite fille décédée dans les années 1930 a dicté par son triste sort, sans le savoir, le schéma éducatif des trois générations de filles qui l'ont suivie. Je venais de comprendre où se trouvait le "traumatisme originel", en quelque sorte, la raison pour laquelle j'avais été élevée dans ce climat d'angoisses.

     

    Et aujourd'hui...

    Maintenant que tout est plus clair, l'épisode de ma scarlatine quand j'étais à l'école primaire et le visage décomposé de mes proches à cette annonce prennent tout leur sens. La réaction démesurée de ma mère lorsque j'ai eu l'appendicite et l'impression que j'étais à l'article de la mort lue dans son regard y trouvent peut-être aussi leur explication. La fille aînée hospitalisée d'urgence : écho inconscient à l'histoire familiale ?

    J'avais déjà entendu parler de thérapies basées sur la généalogie, en cas de secrets de famille notamment. C'est un peu le même processus que j'ai suivi à tâtons, en trouvant une explication au tempérament anxieux des mères de ma famille dans le triste sort de mes ancêtres.

    Marie-Thérèse, tu es la clé de voûte des liens mère-fille chez nous, et je ne te regarderai plus jamais de la même façon. Ton histoire et ses répercussions inconscientes chez les femmes de ma lignée me rendent désormais beaucoup plus indulgente envers ma mère. Ma colère et mon agacement contre celle qui m'a élevée se sont aujourd'hui calmées, parce que j'ai compris qu'elle aussi avait été victime de ce traumatisme originel - sans en avoir conscience je pense - qu'elle avait dû grandir avec, et que son statut de maman s'était construit avec cette histoire dans ses bagages...

     

    Marie-Thérèse, laisse-moi déposer le traumatisme de ta mort sur le bord du chemin...

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  • Commentaires

    1
    Sophia
    Dimanche 16 Novembre 2014 à 22:55

    Ton histoire me touche beaucoup! J'ai tout lu intensément et d'une trait!


     

    2
    Lundi 17 Novembre 2014 à 07:46
    Super texte ! Il nous faut déposer au bird du chemin certains traumatismes, certains pans de notre passé pour avancer ! Bravo d'être arrivée à le faire. Ton texte me sert énormément aussi car je suis une maman angoissée qui a peur de tout en ce qui concerne les enfants. Je me soigne (pour de vrai) mais ton texte m'aide encore plus à comprendre le poids que l'angoisse et mes peurs incessantes sur mes enfants. Merci.
    3
    Lundi 17 Novembre 2014 à 09:08
    malise

    C'est une histoire très poignante. Ce dont tu parles s'appelle la mémoire cellulaire. Peu de personnes y croient, et pourtant, si chacun avait accès aux traumas vécus dans le passé, beaucoup de choses s'éclaireraient sans doute. Tu la chance d'avoir encore ta Maman, qui a pu te faire penser à tout cela. Mettre le doigt sur le point précis d'origine n'est malheureusement pas si aisé... Si jamais cela t'intéresse, le livre "Votre corps a une mémoire" de Myriam Brousse est un bon commencement. En tout cas je trouve génial que tu ai poussé ta démarche aussi loin pour avancer et t'en sortir, bravo!

    4
    Lundi 17 Novembre 2014 à 10:06

    Très joli billet. Ton histoire et les réflexions que tu nous livres sont très touchante.

    J'ai également eu le besoin d'effectuer un travail avec un psychologue à la naissance de mon fils pour régler mes problèmes avec ma mère et finalement avec moi en général. L'envie de ne pas reproduire certaines erreurs...

    Merci beaucoup pour ces quelques mots!

    5
    Lundi 17 Novembre 2014 à 10:10
    delphine

    Il y a une thérapie qui s'appelle la constellation familiale qui se base sur la thérapie transgénérationnelle où à l'aide de jeux de rôle, on essaye de faire revivre des personnes du passé et d'outrepasser les traumatismes (en gros). Au début, je trouvais ça complètement "fou" mais plus on me raconte des histoires comme la tienne, plus ça fait sens. Je sais aussi que mes angoisses sont liées en partie au caractère hyper angoissé de ma mère. je ne lui en veux pas, mais c'est dur de la voir piégée par ses angoisses alors que moi j'essaye de les gérer (plus ou moins bien). Bravo à toi d'avoir eu le courage de te confronter à ça, ce n'est jamais facile

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